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L'ATELIER DE WILLY

par Alexis Galpérine

Septembre 2007. Nancy, salle Poirel : récital du violoncelliste anglais Alexander Baillie. La sonorité profonde et ample de son instrument frappe d’emblée les mélomanes et ne manque pas d’attirer l’attention des nombreux musiciens dispersés dans le public. A l’issue du concert, une journaliste interroge le virtuose, et ce dernier ne cesse de parler du violoncelle qu’il vient de jouer : il lance, mi-léger mi-sérieux, quelques mots sur le « Stradivari de Lorraine » qui a réalisé ce superbe instrument, s’étonnant au passage qu’un tel personnage ne soit pas une célébrité dans sa région. La journaliste, toute confuse de son ignorance, et sans doute insensible à la part discrète d’humour anglais qui accompagnait une affirmation aussi énorme, reprit l’expression sans rien y changer dans son article du lendemain. La modestie naturelle du luthier Wilbert de Roo fut ainsi mise à rude épreuve, mais la tentation est grande, pourtant, de retenir l’esprit, si ce n’est la lettre, du propos. En effet, pour tous ceux qui connaissent de longue date l’admirable travail de Wilbert, l’enthousiasme militant de Baillie n’a rien de surprenant; et si le rapprochement quelque peu provocateur avec la figure mythique du Maître de Crémone a de quoi faire rougir tout luthier digne de ce nom, conscient de sa place dans une généalogie illustre, il ne saurait pour autant détourner de la reconnaissance objective d’un talent hors du commun.

Je connais Willy depuis près de trente ans et on pourra me soupçonner à bon droit de regarder son œuvre à travers les lunettes déformantes d’une longue amitié. Le jugement de Baillie peut aider à lever les doutes à ce sujet, et beaucoup d’autres instrumentistes témoigneront dans le même sens: Laurent Korcia, par exemple, ou encore Laurent Causse, super-soliste de l’Orchestre Symphonique et Lyrique de Nancy et premier violon du Quatuor Stanislas, qui joue régulièrement un violon et un alto créés à son intention.
Je n’ai pas, pour ma part, rencontré Willy dans le cadre de la relation particulière qui lie un instrumentiste à son luthier. A l’époque il était violoncelliste, un remarquable violoncelliste, élève de Navarra à la Hochschule de Vienne, devenu par la suite membre de l’Orchestre Symphonique et Lyrique de Nancy. Nous avions donné ensemble plusieurs concerts de musique de chambre. J’avais déjà été impressionné alors, par l’habileté dont il faisait preuve quand, en marge de son activité de musicien, il confectionnait d’étonnants objets de décoration : des violoncelles miniaturisés, par exemple, dont j’ai gardé un souvenir précis. Nous étions loin d’imaginer, en ce temps là, que ce goût du travail du bois serait un jour appelé à remplir tout l’espace de sa vie professionnelle.


C’est à la suite d’un accident affectant directement la maîtrise des doigts de la main gauche que la vocation du violoncelliste dût peu à peu céder la place à cette autre vocation, cachée et –qui sait ?– peut-être encore plus profondément ancrée au cœur même de son projet d’existence. Il n’est nul besoin de préciser que l’expérience de la transition fut douloureuse, mais on se consolera en constatant qu’il n’est pas donné à tous les musiciens frappés dans l’exercice de leur art – et on sait qu’ils sont nombreux - d’avoir pu ainsi rebondir, en se dirigeant vers une activité directement liée à celle qui l’avait précédée. En réalité, la transition fut bien autre chose qu’une reconversion professionnelle, et on aura compris que c’est précisément le passé du violoncelliste qui a nourri l’art du luthier, qui a dirigé la recherche sans fin d’une sonorité dont les composantes dans leur complexité, furent d’abord « auscultées » au moyen d’un archet. En effet, Willy est et reste un musicien, car il continue à jouer pour lui-même et ne manque jamais d’accompagner archet en main les diverses étapes du travail en cours; et il est toujours pittoresque de le voir explorer le potentiel d’un petit violon posé à la verticale sur ses genoux, joué à la manière d’une viole. Combien de fois l’ai-je vu ainsi interroger la résonance d’un instrument encore blanc (avant l’ajout du vernis), mais déjà riche de promesses.

Nous l’avons dit : les qualités du plasticien et du musicien ne se séparent pas chez un artiste dont l’habileté manuelle est indifféremment au service de l’œil et de l’oreille. Dans l’atelier de Willy, on pense au beau titre de Claudel « L’oeil écoute », et on ne s’étonne pas de voir sortir de ce lieu des instruments capables d’enchanter de la même manière ceux qui apprécient en connaisseurs le bel ouvrage, et ceux qui s’attachent surtout à sa résonance. Les premiers sont frappés par la pureté des lignes et l’impeccable finition du détail; les seconds s’étonnent à peine de retrouver sous les crins de l’archet la chaleur orangée du vernis. C’est bien connu : « Dieu est dans les détails », et si la finesse du travail est manifeste à tous les niveaux d’analyse de l’objet fini, sa dimension proprement artistique est, à l’évidence, plus insaisissable. Sans doute s’agit-il de la mystérieuse faculté de s’arrêter sur le chemin de la perfection, c’est-à-dire de déterminer le point en deçà duquel un dessein demeurerait inachevé, et au delà duquel il risquerait de perdre son âme. De fait, les instruments de Wilbert de Roo remportent tous les suffrages des censeurs impitoyables de l’Exactitude sans perdre le soutien des vrais artistes, capables d’apprécier le prix de ce qui est au-delà du Nombre, fût-il un improbable Nombre d’Or.

Quelles sont les influences qui ont nourri cet art ? Comme toujours les sources sont multiples et l’installation en Lorraine ne saurait constituer un élément de réponse. En effet, si l’atelier fait face à la montagne sacrée de Barrès, dans une maison de Charmes-la-Côte voisine des forêts vosgiennes, il est juste de dire que la proximité de Mirecourt ne fut pas recherchée pour elle-même. Né en Afrique du Sud en 1954, dans une famille de musiciens (une mère pianiste concertiste et un père violoniste à l’orchestre de la radio de Johannesburg), Willy, après ses études en Autriche, se dirigea vers l’est de la France, emporté par le courant de la vie musicale européenne en général, et de sa carrière de violoncelliste en particulier. Si l’hommage à Vuillaume et aux siens émaille souvent ses propos, il se partage équitablement –nul ne s’en étonnera- avec les maîtres italiens. Rien de plus banal que la revendication de ce double héritage ; le reste étant affaire de synthèse personnelle, de singularité du regard porté sur un art entouré de vrais et de faux mystères. Quelques jalons à retenir: le grand luthier hollandais Marc de Sterke, établi en Allemagne, qui accueillit le jeune apprenti à ses débuts et qui le laissa observer son travail ; puis les professeurs de la prestigieuse école anglaise de Newark, parrainée par Yehudi Menuhin, qui parachevèrent sa formation. Un jury présidé par le célèbre luthier Charles Beare décerna un diplôme « avec distinction »qui couronnait un brillant parcours.

Ces lignes ne sont pas un simple geste d’amitié, et encore moins un tract publicitaire. Si je ne saurais trop conseiller à mes collègues de faire une halte à Charmes-la-Côte, en passant par la Lorraine, c’est bien parce que je ne doute pas de l’intérêt du détour. Nous le savons : les grands instruments, conformément aux exigences de la légende, continueront à vivre longtemps après que nous aurons quitté ce monde, et ils ne cesseront de se bonifier en prenant de l’âge. C’est certainement vrai des précieux objets façonnés dans l’atelier de Willy, et nous pouvons tenir le pari qu’ils se donneront sans réserve aux musiciens de l’avenir, sans livrer totalement l’irréductible part de secret qu’ils renferment.

Alexis Galpérine, mai 2008

Nina Ahon
05/05/08